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samedi 9 décembre 2023

Il est midi à Issegeac

Mon but n'est pas de théoriser sur le jeu vidéo en général, ni sur la poétique. Ni d'inventorier je ne sais quelles règles universelles qui régissent l'imaginaire.

Je ne cherche qu'à étudier, à travers quelques jeux qui m'ont marqué personnellement, et à un jeune âge où l'imaginaire personnel est en construction pour le reste de la vie, quels effets les choix esthétiques, thématiques, poétiques, techniques... de ces jeux ont eu eu sur moi.

Découvrir pourquoi ils me fascinaient à l'époque et pourquoi, trente ans après, ils continuent à m'habiter et à peser sur le regard que je porte autant sur d'autres œuvres, que sur le monde lui-même et l'existence.

Parmi eux, en très bonne place, La Secte Noire – développé et édité par Lankhor en 1990 sur Amstrad CPC.

Penchons-nous sur quelques-uns de ses lieux :

Le Bourg d'Issegeac

>regarde chat

Mauvais présage

>prends chat

Pas touche !

>regarde fontaine

De l'eau fraîche y coule

>regarde eau

Elle est limpide

>fouille eau

Quel fouineur !

>bois eau

Te voilà désaltéré

>ouvre porte

Très drôle !

>regarde sol

Rien n'y traîne

Je me souviens d'un poème, de Maurice Carême ou Prévert ou je ne sais plus qui, découvert adolescent, probablement dans un manuel scolaire, qui m'avait marqué.

Il est midi

A Loctudy.

C'est dimanche, les cloches sonnent.

Dans le port, il n'y a personne.

Tout-à-fait le genre de poème hyper naïf et gentillet qu'on dirait taillé, justement, pour finir dans un manuel de français – tout comme les grandes phrases des grands hommes, au hasard, Victor Hugo ou Paul Nizan, m'ont toujours donné l'impression de n'avoir eu d'autre but que de finir recopiés fiévreusement sur la page de garde de l'agenda de chaque lycéenne sentimentale, et probablement sur son mur Facebook aujourd'hui.

Bref. Issegeac. Notons que dans la prétendue "vraie vie" le bourg s'appelle Issigeac. Est-ce ici une faute de frappe ou quelque chose d'intentionnel ? Peu importe à vrai dire.

Aucune interaction avec le chat, à proprement parler, et avec les autres éléments de décor. Cela renforce l'impression de solitude qui ouvre le jeu, et durera toute la première partie. Il n'y a pas de passants, de villageois, aucun PNJ. Le chat est "muet", limité à son rôle de mauvais présage – et assez mignon, en même temps.

Issegeac est censé, selon la notice du jeu, se trouver dans le Périgord Noir. La vraie commune d'Issigeac, elle, est située dans le Périgord Pourpre. Le Pourpre, le noir : on est dans le domaine du deuil, de l'occulte, des ténèbres.

Mes parents nous avaient emmenés en vacances dans le Périgord en 1998. Je ne m'attendais à rien de particulier mais dans un recoin de mon esprit " Périgord Noir" évoquait quelque chose de très rural, très reculé, désert, mystérieux, et évidemment les coins touristiques que nous avions visité n'étaient rien de tout cela. Mais il est vrai aussi qu'on ne laisse jamais les touristes approcher du real stuff.

Le jeu commence à 18h, d'où peut-être la lumière jaunâtre qui enveloppe tout. Quelque part entre le réconfortant (c'est l'heure de l'apéro) et la menace qui approche. En même temps il pourrait être midi (à Loctudy), on est dans une sorte de non-temps, d'endormissement et même de non-vie, de stase que seul un chat noir vient, à peine, troubler.

*

Les Ruines du Pendu

>regarde pont

En ruines

>ouvre porte

Ça résiste

>casse porte

Acte de vandalisme qui peut coûter cher !

>regarde porte

Elle est blindée

On ne peut pas vraiment ici parler de "toponymie". Il faudrait trouver un nouveau terme pour les noms des écrans, dans les jeux d'aventures à illustrations statiques. Les noms des "rooms" relève autant de la toponymie que de l'indice au joueur, ou de la blague, ou de la poésie pure.

La toponymie – je vais utiliser ce terme quand même – participe autant que les illustrations ou les sons à l'ambiance dégagée par le jeu, aux constructions imaginaires que le joueur échafaude, consciemment ou pas, en jouant.

Pourquoi les Ruines "du Pendu" ? On s'en moque, bien entendu, mais l'effet, lui est bien là. La toponymie donne des micro-informations sur le monde du jeu, sans les développer. Pour étendre artificiellement (mais avec quelle efficacité) le mystère. Donner des os à ronger. Laisser le joueur créer du sens, sans s'en rendre compte.

Une porte qui n'a aucun rôle dans l'histoire, que l'on ne peut pas ouvrir.

Un pont en ruines, impassable.

C'est mieux, comme ça, que si on avait pu ouvrir la porte, franchir le pont.

*

Le Pont du Silence

>regarde eau

Elle est boueuse

>fouille eau

Quelle idée

>regarde pont

C'est du solide

>regarde arbre

Il est très ordinaire

>monte arbre

Moi j'aime pas grimper

>regarde sol

Vous êtes admiratif ?

L'eau est boueuse ; le Mal est présent au village et aux alentours. Il souille tout.

Le silence... Souvenirs de mes balades solitaires. Le monde est silencieux ou à peu près silencieux. C'est le bavardage humain et les bruits humains qui le font oublier, au quotidien.

On pourrait d'ailleurs considérer les bruits naturels – eau qui coule, vent dans les arbres, pluie et tonnerre, chant des criquets, etc – comme faisant partie du silence, dont le contraire serait la voix humaine. Même celle d'un seul humain qui se parle à lui-même, mentalement.

Ce silence de la nature est angoissant, peut être angoissant, en tous cas, non pas parce qu'il serait le signe de notre solitude, et donc de notre plus grande vulnérabilité à un quelconque danger, mais surtout parce qu'il est le signe du silence, du vide, qui règne en nous-même ; sous le bavardage incessant que, même seul, nous entretenons.

*

L'Antre du Malin

>prends pelle

T'as envie de bosser ? 

>regarde crâne

Examen peu révélateur

>regarde tombe

Elle a été profanée

>fouille tombe

Il ne reste qu'un crâne

>prends crâne

Surtout, n'y touche pas

>regarde pelle

Abandonnée par le fossoyeur

Le mauve est dans l'Église catholique au moins la couleur du temps d'épreuve, d'attente, mais aussi du deuil – c'est ainsi que le prêtre porte une chasuble mauve pour les enterrements. Très bon choix de couleur pour cette room, donc.

Quelques détails intéressants :

La pelle est d'une couleur différente, remarquable, disons, et cela laisse – volontairement ou non – le joueur penser qu'il y a quelque chose à faire avec cette objet.

De la même manière, une seule tombe porte une croix de la même couleur. Là aussi : volonté de faire croire au joueur qu'il y a des actions à tenter sur cet objet ?

Pourquoi ne doit-on pas toucher au crâne ? Vous l'avez compris, personne ne le sait, pas même les concepteurs du jeu, et c'est parfait comme ça. Cette façon, aussi, de s'adresser au joueur, sur un mode autre que purement informatif, a un impact sur la manière dont le jeu est vécu. Après le chat noir, c'est le "narrateur" du jeu lui-même, narrateur à l'identité inconnue et inconnaissable, qui s'adresse au joueur comme s'il était une sorte d'oracle ou d'accompagnateur.

*

L'Impasse du Nord

>regarde eau

C'est de l'eau, quoi !

>regarde arbre

Bizarre ???

>regarde sol

Aucune indication

>fouille eau

C'est pas utile

>monte arbre

Attention, ça glisse

>descends eau

Trop risqué

Ciel uniforme, chargé, menaçant. Romantisme de l'automne, souvenirs de balades d'enfance et d'adolescence dans ce genre de temps, ce genre de luminosité. L'arbre est très éclairé par rapport au reste, comme parfois justement, un soleil puissant accompagne des ciels très lourds.

Ici aussi la poésie des noms. Impasse du Nord, Chapelle du Nord.

Ça vaut bien Quai des Brumes ou que sais-je.

Les ciels dans La Secte Noire me travaillent, décidément. Qu'y-a-t-il derrière ces rochers ? Qu'éclaire ce ciel blafard ?

Il m'est arrivé un certain nombre de fois, enfant et adulte, de rêver de ce jeu ou d'autres ; de rêver que je découvrais, de manière accidentelle, inattendue, inespérée, des lieux encore jamais visités, banals ou magnifiques, mais qui enfin me livraient quelques secrets supplémentaires. Et quand bien même ils ne livraient aucun secret, découvrir une nouvelle room était une expérience d'une intensité presque mystique.

*

Les Terres brûlées

Décor et couleurs qui jurent avec l'écran précédent.

Comme dans un rêve, on change du tout au tout, en deux pas.

À la différence que dans un jeu d'aventure, on peut retourner en arrière, puis revenir, etc.

*

Une branche d'arbre qui ouvre un tunnel dans la roche, débouchant lui-même dans une sorte de cour de château, d'où l'on accède à un carrefour dans la "montagne". La succession des lieux n'est presque pas représentable dans la réalité. L'impression d'onirisme se renforce. Dans un jeu comme Orphée : Voyage aux enfers c'est la règle du début à la fin ; on passe d'une jungle à un quartier de HLM d'un écran à l'autre. La Secte Noire est plus réaliste... mais seulement en apparence.

*

Le Puits du Diable

Végétation luxuriante, couleurs chaudes, un portail, de la pierre ; je me souviens qu'enfant cette room-là m'évoquait des choses agréables. La chaleur de l'été, l'odeur lourde de la végétation, les vieilles propriétés qui servent de maison de vacances, les dîners dehors. Pour un peu, en regardant cette illustration, j'entendrais des grillons chanter.

Rien dans le jeu, bien entendu, ne laisse entendre quoi que ce soit d'aussi sympathique, d'aussi convivial. Mais nous plaquons toujours nos propres souvenirs et représentations sur ce que les jeux vidéos nous donnent à voir. Pour une raison incompréhensible, les ciels gris et les arbres morts de Morrowind me rappellent mes balades d'enfance dans la vallée de la Blies. Iron Lord m'évoque les Vosges, les ruines de châteaux qu'on y trouve, les forêts de sapin à perte de vue. Et ainsi de suite. De la même manière que chaque lecteur participe au roman qu'il lit en donnant un visage, souvent tiré de sa vie personnelle, aux personnages, aux lieux.

It's midday in Issegeac

My aim is not to theorize about video games in general, nor about poetics. Nor is it to invent some universal rules that govern the imaginary.

All I'm trying to do is study, through a few games that have had a personal impact on me, and at a young age when the personal imagination is under construction for the rest of one's life, what effects the aesthetic, thematic, poetic and technical choices of these games have had on me.

To discover why they fascinated me at the time and why, thirty years on, they continue to inhabit me and influence the way I look at other works, as well as at the world itself and at life itself.

Prominent among them is La Secte Noire – developed and published by Lankhor in 1990 for the Amstrad CPC.

Let's take a look at some of its locations:

Le Bourg d'Issegeac (The Village of Issegeac)

>examine cat

Bad omen

>take cat

Don't touch!

>examine fountain

Fresh water flows

>examine water

It's clear

>search water

What a busybody!

>drink water

You've quenched your thirst

>open door

Very funny!

>examine floor

Nothing's lying around

I remember a poem, by Maurice Carême or Prévert or whoever, which I discovered as a teenager, probably in a school textbook, and which made an impression on me.

It's midday

in Loctudy.

It's Sunday, the bells are ringing.

There's no one in the harbor.

It's the kind of hyper-naïve, sweet poem that looks like it's been cut out to end up in a French textbook – in the same way that the great sentences of great men, such as Victor Hugo or Paul Nizan, have always given me the impression that they had no other purpose than to end up feverishly copied onto the front page of every sentimental high-school girl's diary, and probably onto her Facebook wall today.

Well. Issegeac. Note that in so-called "real life" the village is called Issigeac. Is this a typo or something intentional? It doesn't really matter.

There's no interaction with the cat, strictly speaking, or with the other scenery elements. This reinforces the impression of solitude that opens the game, and will last throughout the first part. There are no passers-by, no villagers, no NPCs. The cat is "mute", limited to its role as a bad omen – and quite cute, too.

Périgord is a natural region and former province of France, which corresponds roughly to the current Dordogne department, now forming the northern part of the administrative region of Nouvelle-Aquitaine. It is divided into four areas called the Périgord Noir (Black), named so for the truffles that can be found there, the Périgord Blanc (White), for chalk cliffs and quarries, the Périgord Vert (Green), for forests and forestry and the Périgord Pourpre (Purple), for wine and viticulture. 

Issegeac is supposed, according to the game instructions, to be in the Périgord Noir (black Périgord). The real commune of Issigeac, on the other hand, is located in Périgord Pourpre (purple Périgord). Purple, black: this is the realm of mourning, of the occult, of darkness.

My parents took us on vacation to the Périgord in 1998. I wasn't expecting anything special, but in the back of my mind, "Périgord Noir" evoked something very rural, very remote, deserted, mysterious, and obviously the tourist spots we visited were nothing like that. But it's also true that tourists are never allowed anywhere near the real stuff.

The game starts at 6pm, hence perhaps the yellowish light that envelops everything. Somewhere between comforting (it's aperitif time) and approaching threat. At the same time, it could be midday (in Loctudy), and we're in a kind of non-time, sleepiness and even non-life, a stasis that only a black cat barely disturbs.

*

Les Ruines du Pendu (The Hanged Man's Ruins)

>examine bridge

In ruins

>open door

It resists

>break door

An act of vandalism that can be costly!

>examine door

It's armored

We can't really talk about "toponymy" here. We'd have to find a new term for screen names in adventure games with static illustrations. Room names are as much toponymy as a hint to the player, or a joke, or pure poetry.

Toponymy – I'm going to use that term anyway – contributes as much as illustrations or sounds to the atmosphere created by the game, to the imaginary constructions that the player builds, consciously or unconsciously, while playing.

Why the "Ruines du Pendu"? We don't care, of course, but the effect is there. Toponymy provides micro-information on the game world, without expanding on it. To artificially (but effectively) extend the mystery. To give the player something to gnaw on. To let the player create meaning, without realizing it.

A door that has no role in the story, that can't be opened.

A bridge in ruins, impassable.

It's better this way than if we'd been able to open the door and cross the bridge.

*

Le Pont du Silence (The Bridge of Silence)

>examine water

It's muddy

>search water

What an idea

>examine bridge

It's solid

>examine tree

It's very ordinary

>climb tree

I don't like climbing

>examine ground

Are you an admirer?

The water is muddy; evil is present in and around the village. It stains everything.

The silence... Memories of my solitary walks. The world is silent or almost silent. It's human chatter and human noises that make us forget it, on a daily basis.

In fact, natural sounds – running water, wind in the trees, rain and thunder, locusts singing, etc. – could be considered part of silence, the opposite of which would be the human voice. Even that of a single human talking to himself, mentally.

This silence of nature is distressing, can be distressing, in any case, not because it would be the sign of our solitude, and therefore of our greater vulnerability to any danger, but above all because it is the sign of the silence, the emptiness, that reigns within ourselves; beneath the incessant chatter that, even alone, we maintain.

*

L'Antre du Malin (The Devil's Den)

 (

>take shovel

You feel like working? 

>examine skull

Unrevealing examination

>examine grave

It's been desecrated

>search grave

Only a skull remains

>take skull

Above all, don't touch it

>examine shovel

Abandoned by the gravedigger

In the Catholic Church, mauve is at least the color of trial, of waiting, but also of mourning – that's why the priest wears a mauve chasuble for funerals. An excellent choice of color for this room, then.

Some interesting details:

The shovel is a different color, a remarkable one, let's say, and it leaves – intentionally or not – the player thinking that there's something to do with this object.

Similarly, only one grave bears a cross of the same color. Here too, is the intention to make the player believe that there are actions to be attempted on this object?

Why can't we touch the skull? As you can see, nobody knows, not even the game designers, and that's just fine. This way, too, of addressing the player, in a mode other than purely informative, has an impact on the way the game is experienced. After the black cat, it's the game's "narrator" himself, a narrator with an unknown and unknowable identity, who addresses the player as if he were some kind of oracle or guide.

*

L'Impasse du Nord (North Dead End)

>examine water

It's water!

>examine tree

Weird???

>examine soil

No indication

>searchwater

Not useful

>climb tree

Careful, it slips

>enter water

Too risky

Uniform, heavy, threatening sky. Autumn romanticism, memories of childhood and teenage walks in this kind of weather, this kind of luminosity. The tree is much brighter than the rest, just as sometimes a powerful sun accompanies very heavy skies.

Here too, the poetry of names. Impasse du Nord, Chapelle du Nord.

As good as Quai des Brumes or whatever.

The skies in La Secte Noire really get to me. What's behind those rocks? What does that pale sky illuminate?

A number of times, as a child and as an adult, I've dreamt of this game or others; dreamt that I'd discovered, accidentally, unexpectedly, unhoped-for, places never visited before, banal or magnificent, but which finally gave me a few more secrets. And even if they didn't, discovering a new room was an experience of almost mystical intensity.

*

Les Terres brûlées (The Scorched Lands)

 (

Décor and colors in stark contrast to the previous screen.

It's like being in a dream, changing from one place to another in just two steps.

The difference is that in an adventure game, you can go back, come back and so on.

*

A tree branch opens up a tunnel in the rock, which in turn leads to a sort of castle courtyard, from where you can access a crossroads in the "mountain". The succession of locations is almost unrepresentable in reality. The impression of onirism is reinforced. In a game like Orphée : Voyage aux enfers, this is the rule from start to finish; you go from a jungle to a council estate from one screen to the next. La Secte Noire is more realistic... but only in appearance.

*

Le Puits du Diable (The Devil's Well)

Lush vegetation, warm colors, a gate, stone; I remember that as a child this room evoked pleasant things. The heat of summer, the heavy smell of vegetation, old properties used as vacation homes, dinners out. Just for a moment, looking at this illustration, I'd hear crickets chirping.

There's nothing in the game, of course, to suggest anything so friendly, so convivial. But we're always applying our own memories and representations to what video games show us. For some incomprehensible reason, the gray skies and dead trees of Morrowind remind me of my childhood walks in the Blies valley. Iron Lord reminds me of the Vosges mountains, with their castle ruins and fir forests as far as the eye can see. And so on. In the same way that each reader participates in the novel they read by giving a face, often drawn from their personal life, to the characters and places.

dimanche 24 juillet 2016

The good old days

The games released on the Amstrad CPC in the 80s and 90s are probably the most important cultural influence on me; not music, not novels or comics, not cinema or Club Dorothée, no: good old-fashioned adventure, role-playing or action games on the CPC 6128 and CPC 464 (with external floppy disk drive).

Those were the good old days, the real ones: whole afternoons alone in front of Laser Squad, B.A.T or Sapiens. Or playing Iron Lord, almost to the end. That was Boxing Manager. Friday the 13th, with its childish graphics that I still revere and will always prefer to any current game, and whose soundtrack introduced me to Bach.

Countless nights of bluffing, playing Tension, with its incredible music, fifteen years later. And in between, as a nostalgic teenager, Cauldron games.

More than a cultural influence, the CPC implanted a visual and sonic aesthetic in me forever.

I've already written about it on this blog:

"I can't say enough how much I owe to the Amstrad CPC's software library, in the formation of my childhood imagination - to tell the truth, for my generation, video games held the role that fairy tales, or later novels and comic strips had to hold for others, in proportions probably impossible to measure but real."

Although I started out like everyone else with Boulder Dash and Gauntlet 2, I soon fell – and I wouldn't have done so if I'd sacrificed myself to console culture like some of my little friends – into adventure games, whether text-based or with a graphical interface: Le Manoir de Mortevielle, La Secte Noire, SRAM 2, Omeyad, L'Île...

These static, silent or almost silent, pitiless and laconic games had an aura, a mystery, a fascination that made me dream of them at night: a divine inspiration would make me type THE awaited command, and I'd discover rooms, characters, unlock events.


As a kid, I'd tried my hand at Basic 1.1, and I'd even started my own little text game, coded with my feet, but where you could navigate between several rooms in a deserted, dark house – I already had an imagination marked by life and warmth. It also seems to me that there was an alley, a mask lying on the ground...

I don't intend to go any further for the time being – it's a question of time and energy, as always. But one day, I'm bound to release a little game, even an extremely humble one, in Basic, for the CPC – for emulators, in any case, even if these days some old or new hardcore fans are releasing new games for this machine, in floppy disk format, with a case, etc. But for the kid in me, I'm not going to go any further. But for the kid I once was, unable to understand this language and its logic, and therefore unable to give life to his daydreams, even a simple .DSK file lost on some server will be one hell of a revenge – you get the revenge you can.

*

This summer, a newcomer to the iFiction forum, Corax, published a demo of his first Inform 7 game, entitled La Boussole des Brumes. A parallel world where a simple schoolboy enters, with shadow cats, goblins, a merchant in a cart, and young boys and dead girls. It's very well written, very sober and yet very telling, and truly poetic. The battles are the best-written, most vivid I've ever read in a game.

*

This demo gave me back the desire to work, just as I was starting to feel seriously sluggish. And on a classic, parser-based I.F., whereas my other current projects are all hyperlinked. These are big projects, which I can't hope to complete for a long time, and La Boussole des Brumes convinced me to work on something more humble, more laconic, and devoid of pretension, but which I would enjoy creating – whether the player would enjoy playing it is always another question.

I've always wanted to write an I.F. set in the ski resort in the Vosges mountains of Alsace, which I've known since birth and where my parents used to take us to ski and stay in a big chalet, bordered by forests, horse-riding grounds, toboggan runs and ski slopes? It's a setting that has always haunted me, and in which I've mentally played out many of the novels I've subsequently read, and even more scenarios, daydreams and personal fantasies... Stephen King has his good town of Castle Rock, I'm that place – and when it comes down to it, there's not much difference between rural America as it's portrayed in films and novels – romantic, rustic, mysterious – and these parts of France.

So I started using Inform 7 to model real places in the form of rooms and objects, as they are or as I remember them. My childhood chalet and the few others lining the resort's main road, the abandoned self-service restaurant, the slopes, the chapel... A wonderful playground entirely devoted to exploration, examination of finds, and a healthy dose of horror, since my Kingian influence isn't limited to the scenery alone.



Since L'Observatoire (the web version of which was entirely done by my friend Éric), I've finally taken up – a little – CSS and work on the visual aspect of an I.F. I'm not necessarily in favor of one illustration per game room or per NPC to be met. It's a lot of work, and as far as I'm concerned, I often have such a precise and ineffable idea of both places and characters, that no illustration can satisfy me. But above all, the point of an F.I. is to leave most of the work to the player's imagination. With this in mind, a limited number of images, such as a "cover" and a background image for the web page, can be more than enough to give the player an idea, a coloring, the beginnings of the game's visual identity – his or her imagination will do the rest, embroidering from that.

(Having said that, the same Eric taught me how to use the Python script that finally allows illustrations to be displayed with Quixe – thanks be to him).

Le bon vieux temps

Les jeux parus sur Amstrad CPC dans les années 80-90 sont probablement ce qui m'a le plus forgé culturellement ; pas la musique, pas les romans ni la BD, pas le cinéma ni le Club Dorothée, non : les bons vieux jeux d'aventure, de rôle ou d'action sur CPC 6128 et CPC 464 (assorti d'un lecteur de disquettes externe).

C'était le bon vieux temps, le vrai : des après-midi entières, seul devant Laser Squad, B.A.T ou Sapiens. Ou à jouer à Iron Lord, en arrivant presque au bout. C'était Boxing Manager. Friday the 13th, avec ses graphismes enfantins mais que je vénère et préférerai toujours à n'importe quel jeu actuel, et dont la B.O m'a fait découvrir Bach.

Des nuits innombrables à tenter le bluff, sur Tension, et son incroyable musique, quinze ans après. Et entre les deux, adolescent et déjà nostalgique, les parties de Cauldron.

Plus qu'une influence culturelle, le CPC a implanté en moi et pour toujours une esthétique, visuelle et sonore.

J'en parle déjà sur ce blog :

"Je ne dirai jamais assez ce que je dois à la logithèque de l'Amstrad CPC, dans la formation de mon imaginaire d'enfant – à vrai dire pour ma génération, les jeux vidéos ont tenu le rôle que les contes de fées, ou plus tard les romans et les bande-dessinées ont du tenir pour d'autres, dans des proportions sans doute impossibles à mesurer mais réelles."

Bien qu'ayant commencé comme tout le monde avec des Boulder Dash et autres Gauntlet 2, je suis rapidement tombé – et je n'aurais pas connu cela en sacrifiant comme certains de mes petits camarades à la culture console – dans les jeux d'aventure, textuels ou à interface graphique : Le Manoir de Mortevielle, La Secte Noire, SRAM 2, Omeyad, L'Île...

Ces jeux statiques, silencieux ou presque, sans pitié et laconiques, avaient une aura, un mystère, une fascination qui m'en faisait rêver la nuit : une inspiration divine me faisait taper LA commande attendue, et je découvrais des rooms, des personnages, je débloquais des événements.


J'avais vaguement tenté, gamin, de me mettre au Basic 1.1, et j'avais d'ailleurs commencé mon propre petit jeu textuel, codé avec les pieds, mais où l'on pouvait naviguer entre plusieurs pièces d'une maison déserte et obscure – j'avais déjà un imaginaire marqué par la vie et la chaleur. Il me semble aussi qu'il y avait une ruelle, un masque qui traînait au sol...

Il n'est pas dit que j'aille plus loin pour l'instant – question de temps et d'énergie, comme toujours. Mais je sortirai fatalement, un jour, un petit jeu, même extrêmement humble, en Basic, pour CPC – pour émulateur, en tous cas, même si de nos jours certains vieux ou nouveaux fans hardcore sortent de nouveaux jeux pour cette machine, au format disquette, avec boîtier, etc. Mais pour le gamin que j'ai été, incapable de comprendre ce langage et sa logique, et donc de donner vie à ses rêveries, même un simple fichier .DSK perdu sur un serveur quelconque, ce sera une sacrée revanche – on a les revanches qu'on peut.

*

Un nouveau venu sur le forum iFiction, le dénommé Corax, a publié cet été la démo de son premier jeu en Inform 7, intitulé La Boussole des Brumes. Un monde parallèle où pénètre un simple écolier, avec des chats d'ombre, des lutins, un marchand en carriole, et des jeunes garçons, des jeunes filles mortes. C'est très bien écrit, très sobre et très parlant pour autant, et d'une vraie poésie. Les combats sont les mieux écrits, les plus vivants que j'aie jamais lus dans un jeu.

*

Cette démo m'a redonné envie de travailler, alors que je commençais à mollir sérieusement. Et sur une I.F classique, à parser, alors que mes autres projets en cours sont tous à liens hypertextes. Ce sont des gros projets, que je ne peux pas espérer achever avant longtemps, et La Boussole des Brumes m'a convaincu de travailler sur quelque chose de plus humble, plus laconique, et dénué de prétention, mais que je prendrais du plaisir à créer – le joueur en prendra-t-il à y jouer, c'est toujours une autre question.

J'ai toujours voulu écrire une I.F qui se déroulerait sur la station de ski, dans les Vosges alsaciennes, que je connais depuis ma naissance et où mes parents nous emmenaient skier et loger dans un grand chalet, bordé de forêts, de terrains à chevaux, de pistes de luge et de ski... Un décor qui m'a toujours hanté et dans lequel j'ai mentalement fait se dérouler nombre de romans que j'ai pu lire par la suite, et encore plus de scénarios, rêveries, fantasmes personnels... Stephen King a sa bonne ville de Castle Rock, moi c'est ce lieu-là – et au fond, entre l'Amérique rurale telle qu'on la présente, romantique, rude, mystérieuse, dans les films et les romans, et ces coins-là de la France, il n'y a pas une grande différence.

J'ai donc commencé à modéliser, avec Inform 7, sous forme de rooms et d'objets, les lieux réels, tels qu'ils sont ou tels que je m'en souviens. Le chalet de mon enfance et les quelques autres qui bordent la route principale de la station, le self-service abandonné, les pistes, la chapelle... Un merveilleux terrain de jeu entièrement dédié à l'exploration, l'examen des trouvailles, et à une bonne dose d'horreur, puisque mon influence Kingienne ne se limite pas aux seuls décors.



Depuis L'Observatoire (dont la version web a été intégralement faite par l'ami Éric), je me suis enfin mis – un petit peu – au CSS et au travail sur l'aspect visuel d'une I.F. Je ne suis pas nécessairement partisan d'une illustration par room du jeu ou par PNJ à rencontrer. C'est beaucoup de travail et en ce qui me concerne j'ai souvent une idée tellement précise et ineffable à la fois des lieux et des personnages, qu'aucune illustration ne peut me satisfaire. Mais surtout, l'intérêt d'une I.F est de laisser à l'imagination du joueur l'essentiel du travail. Dans cette idée, un nombre restreint d'images, comme par exemple une "couverture" et une image de fond pour la page web peuvent largement suffire à donner au joueur une idée, une coloration, une amorce de l'identité visuelle du jeu – son imagination fera le reste, brodant à partir de ça.

(Ceci étant, le même Éric m'a appris ces jours-ci à utiliser le script Python qui permet enfin d'afficher des illustrations avec Quixe – grâce lui soit rendue).

dimanche 25 novembre 2012

Text-based game or interactive fiction?

This evening, as often, I was walking through the streets, stopping in front of a few wealthy properties and dreaming about what I might find if I were to break in – what stories those houses might conceal – and my thoughts drifted toward interactive fiction.

I wondered to what extent the term "interactive fiction" is truly relevant for describing all those games played by typing commands on a keyboard. For instance, La Secte Noire – is it really interactive fiction? I don’t think so. Certainly, one types commands like "north, west, take sieve, sift water, take key", and so on, but it’s really the graphics that give the game its atmosphere and identity. It’s by looking closely at them that the player imagines what actions to take to progress. At no point does the text hold any fundamental informative or poetic value. And the "text" interface used to act in the game could easily be replaced by a mouse-based system without distorting La Secte Noire in any way.

Conversely, one can easily find games that truly claim the label of interactive fiction – for instance, Lieux Communs – where the text is the fundamental medium of the game; it performs both the informational and poetic functions. It is irreplaceable; it is the object of the game. In that sense, it is more of an interactive literary work than a video game.

From this, it follows that when one sets out to create a game, one must find one’s proper place between these two extremes: the pure game with a text-based interface (be it adventure, role-playing, management, or strategy) and the interactive literary work. This, concretely, raises questions of rules, game systems, variables, and so on – should I prioritize variables that modify the atmosphere of the game, its textual variations, its narrative twists? Or "harder" variables that define the characteristics of characters, objects, and environments? In short, should one write rules that describe a realistic and consistent world – a kind of text-based sandbox like GTA or Daggerfall – or rules that make the narrative elements of a story shift and evolve?

It seems to me that making a clear choice of category is a necessity if one wishes to do good work.

Jeu textuel ou fiction interactive ?

Ce soir comme souvent je me promenais dans les rues, m'arrêtant devant quelques riches propriétés et rêvant à ce que je trouverais si j'y entrais par effraction ; quelles histoires recelaient ces maisons ; et ma pensée dériva vers les fictions interactives.

Je me demandais dans quelle mesure le terme "fiction interactive" était pertinent pour qualifier tous ces jeux qui se jouent en tapant des commandes au clavier. Par exemple, La Secte Noire est-elle une fiction interactive ? Il me semble bien que non ; certes on tape "nord, ouest, prendre tamis, tamiser eau, prendre clé" et autres joyeusetés, mais ce sont bien les graphismes qui donnent son ambiance et son identité au monde du jeu, et c'est en les regardant attentivement que le joueur imagine quelles actions il doit faire pour avancer dans la partie. À aucun moment le texte n'a de valeur informative fondamentale, ni poétique. Et l'interface "texte" pour agir dans le jeu est parfaitement remplaçable par un système "à la souris" sans dénaturer La Secte Noire.

A l'inverse on peut parfaitement trouver des jeux se revendiquant de la fiction interactive, comme, au hasard, Lieux Communs, où le texte est le medium fondamental du jeu ; c'est lui qui remplit la fonction informatique ET poétique. Il est irremplaçable, il est l'objet du jeu. Et à ce titre il est sans doute plus une "œuvre littéraire interactive" qu'un jeu vidéo.

Dès lors, quand on prétend écrire un jeu soi-même, il faut trouver sa juste place entre ces deux absolus... le jeu pur, à interface textuelle (qu'il soit d'aventure, de rôle, de gestion/stratégie, etc), et l’œuvre littéraire interactive. Ce qui concrètement pose des questions de règles, de système de jeu, de variables, etc – dois-je privilégier des variables qui modifieront l'ambiance du jeu, les variations textuelles, les rebondissements romanesques dans l'histoire ? ou des variables plus "dures" qui définissent les caractéristiques des personnages, des objets, de l'environnement ? En un mot comme en cent, s'agit-il d'écrire des règles qui décrivent un monde réaliste et consistant, comme une sandbox à la GTA ou un Daggerfall en mode texte – ou des règles qui font varier les éléments narratifs d'une histoire ?

Il me semble que faire un choix de catégorie clair est une nécessité si l'on veut faire du bon travail.

samedi 18 décembre 2010

Fictions interactives

Je travaille depuis quelques semaines à ce qu'on appelle une "fiction interactive".

En gros, un jeu d'aventure textuel, pas forcément entièrement textuel (il peut y avoir des illustrations) mais dont le fonctionnement, le gameplay, sont entièrement basés sur le texte.

Un monde dans lequel les événements, les personnages, bref, tout est décrit par du texte, et où le joueur entre des commandes textuelles pour agir.

Ça peut sembler ultra primaire, mais les capacités des ordinateurs actuels, par rapport à ceux des années 80 – où sont sortis les grands standards de ce genre, par exemple, sur CPC, La Secte Noire, Omeyad, Sram 2, Orphée – et les possibilités offertes par les langages modernes de programmation, comme Inform7, que j'utilise, rendent les jeux quasiment infinis en terme de taille et de complexité.

Ainsi j'en suis, pour l'instant, car ça va encore grandir, à pas moins de 520 lieux où le joueur peut se déplacer. Rien ne m'empêche, à part le temps de travail, d'en ajouter encore le double ou le triple, ou dix fois, pour créer un monde ou une ville riche et explorable dans ses moindres recoins. Avec un nombre tout aussi virtuellement infini de personnages non-joueurs et d'objets à manipuler, de missions et d'intrigues secondaires, bref, comme sur Zombo.com il n'y a pas d'autre limite que l'imagination.

Évidemment, je ne détesterais pas avoir sous la main un illustrateur au cerveau directement branché sur le mien, qui donnerait une existence objective, immédiate, visuelle, à ce que j'essaie maladroitement de traduire en phrases. Mais avoir un outil aussi puissant qu'Inform7, et aussi simple d'utilisation, est déjà inespéré.

Le langage de programmation ressemble au langage humain. Sa syntaxe est assez rigoureuse, mais une fois qu'on a pris certains réflexes, ça va tout seul.

Exemple : 

MaisonChefChambre is a room. It is north from MaisonChefCouloir. The printed name is "Dans la chambre à coucher". The description is "[if unvisited]Vous entrez dans la chambre à coucher de ce qui fut autrefois le couple Bauer. Les armoires sont ouvertes, leur contenu renversé au sol, profané. Le lit a servi de latrines. Ceux qui sont venus ici ont manifestement tout fait pour souiller ces lieux.[otherwise]Vous êtes dans la chambre à coucher. Les armoires sont ouvertes, leur contenu renversé au sol, profané. Le lit a servi de latrines.".

Code qui définit l'existence d'une pièce (MaisonChefChambre), son nom à l'écran et son texte descriptif, avec des variables (le texte variant si la pièce a déjà été visitée, ou pas). Admirons l'économie de moyens !

Un autre : 

Every turn when the Prostituee is in the location of player:
If a random chance of 1 in 10 succeeds
begin;
say "[one of]La fille vous sourit d[']un air aguicheur.[or]La fille : 'Tu veux venir, mon loup ?'.[or]La prostituée s[']allume une cigarette en soupirant.[or]La prostituée a l[']air épuisée, la nuit va être longue ; vous avez pitié d[']elle.[or]La fille, d[']une voix geignarde : 'T'aurais pas un peu de gnôle ?'.[or]La fille se recoiffe, tenant d[']une main un petit miroir ovale.[or]La fille fait un signe de la tête, discret, à son souteneur qui se tient au loin.[or]La fille sourit aux hommes qui passent, les regardent de la tête aux pieds, sans pudeur.[or]La prostituée passe ses doigts dans ses cheveux, soupire.[or]La fille vous sourit d[']un air un peu triste.[in random order]";
end if.

Code, ici, qui permet d'afficher aléatoirement, lorsque le joueur se trouve en présence de tel personnage non-joueur, des messages d'ambiance, purement gratuits, mais qui installent une impression de vie, d'autonomie du monde du jeu.

Là aussi, code minimal, pour quelque chose qui apporte vraiment au jeu – et dans un langage tellement proche de l'humain qu'il ne nécessite aucun apprentissage en temps que tel. Le manuel du soft est suffisant pour la plupart des cas où la syntaxe pose un éventuel problème.

Je me fais donc plaisir à créer une ville aussi étendue et riche que possible, où le joueur puisse mener une vie absolument non-linéaire. Peut-être essaierai-je (techniquement, c'est un peu plus coton, mais faisable) de prendre modèle sur GTA, dans le genre "liberté totale / pas de fin". Et pourquoi pas travailler sans cesse à augmenter le jeu, en envoyant les updates à mes joueurs, qui pourront, sans perdre leurs sauvegardes, avoir sans cesse de nouveaux lieux à explorer, de nouveaux objets, de nouvelles situations à découvrir.

En attendant qu'un langage soit assez simple et puissant pour générer ces nouveautés tout seul.

*

Ceci étant :

Je considère les fictions interactives comme un authentique genre ludique, à part entière, mais aussi comme un authentique genre littéraire – elles pourraient être au 21ème siècle, ce que le roman fut au 19ème et au 20ème ; un lieu d'exploration du réel et des problématiques humaines, et de réflexion, voire de proposition (politique, philosophique) où une identification encore accrue du "lecteur", et même une forme cyber-bovarisme rendront la chose encore plus efficace.

À condition de faire muter, donc, le roman lui-même, en y intégrant tout ce que les F.I ont de labyrinthique, de variant, d'aléatoire, mais aussi de redondant, de bogué, de limité – parce que c'est aussi , au même titre que la narration traditionnelle, mais à un autre niveau, une image fidèle de la réalité.

J'imagine un livre – peut-on encore dire un roman ? mais au fond quelle importance – dont le texte ressemblerait à un code-source de jeu vidéo.

Une langue économe, précise, systématique, ordonnée, hiérarchique, qui, sans ces foutus effets de style qui pourrissent la littérature – et qui ne sont pas "le style" – instaure un monde.

Un texte qui intègre les différents niveaux de conscience et de réalité que nous traversons tous tous les jours – les actes quotidiens, mécaniques, presque inconscients – la rêverie, les souvenirs – le rêve éveillé que sont les mondes virtuels en 2D ou en 3D, etc.

Il ne s'agit pas de "faire de la science-fiction". Il ne s'agit pas de gadgets ou de procédés littéraire pour être dans l'air du temps.

J'ai commencé ce midi la lecture d'un roman qui en quelques phrases dit ça mieux que je ne le pourrai :

"Le codage, c'est tout ce que la poésie représentait pour moi du temps où nous étions en fac. Précision, éloquence, puissance, exhaustivité. Quatorze lignes peuvent te remplir l'intégralité de l'univers."

Dieu a écrit le code-source de l'univers. Rien ne nous interdit de l'imiter.

vendredi 5 novembre 2010

Vice City [français]

J'arrive toujours cent cinquante ans après tout le monde, et m'émerveille de choses devenues banales, mais donc, oui, GTA Vice City est un choc – en fait, j'ai découvert San Andreas avant, mais il me plaît beaucoup moins, malgré sa map beaucoup plus grande – encore que trompeuse, car il me semble que les scènes en intérieur y sont moins nombreuses, qu'il y a beaucoup d'espace gratuit et inexplorable en réalité, et que l'action est plus répétitive, le jeu moins fun, tout simplement...

Tout a déjà été dit sur le gameplay de GTA, je n'ajouterai donc rien, si ce n'est que je constate une fois encore à quel point les univers virtuels sont beaucoup plus réels qu'on ne le croit ; ce sont des univers immatériels, et c'est tout, au fond – parce qu'ils existent comme cadre spatio-temporel, esthétique, parce qu'on y agit et qu'on y est agi, ils laissent dans la mémoire des souvenirs au même titre qu'un événement du monde matériel, qu'un paysage, qu'une personne réelle.

D'une certaine manière il y a une partie de moi qui vit réellement à Vice City – comme dans le petit village où se déroule la Secte Noire, ou dans la ville arabe du jeu Omeyad – puisque j'y ai des souvenirs, que j'y pense souvent, et que j'y retourne, et que j'y ai même un avenir – évidemment, c'est une partie de ma vie qui est extrêmement limitée, limitée aux quelques possibilités que propose le jeu.

Mais à y réfléchir, en quoi est-ce plus limité que la partie de moi qui va faire ses courses au Simply Market après le travail ? Ces moments-là, utilitaire, limités, sont pourtant réputés réels.

L'ensemble des gestes que je peux accomplir dans Vice City est même certainement plus vaste et plus varié que celui auquel j'ai droit lorsque je fais mes courses – dans l'absolu, évidemment, je pourrais me mettre à chanter à tue-tête au rayon fromage, faire l'amour sur les étals de poisson ou provoquer une bagarre générale, ou organiser un festival de poésie entre les rangées de bouteilles de vin, mais je ne le fais pas, et personne ne le fait, pour éviter le bug de la Matrice qui consiste en un vigile vous mettant poliment et fermement à la porte.

La somme des moments de nos vie où nous ne faisons pas toutes ces choses, parce que ça ne fait pas partie du programme, est gigantesque.

Ça vaut bien quelques échappées schizophréniques en Floride.

Et naturellement, ceux qui ne comprennent pas l'émerveillement que l'on peut ressentir en découvrant une nouvelle rue dans Little Haïti, au bout de plusieurs semaines de jeu, pourtant, et qui ne comprennent pas que cet émerveillement-là est un entraînement à l'émerveillement devant le monde réel, n'ont pas d'âme.

vendredi 16 juin 2006

Portes qu'on ne peut pas ouvrir

J'ai trouvé sur le net quelques screenshots d'Omeyad, vieux jeu Amstrad CPC édité par Ubi Soft à la grande époque des analyseurs de syntaxe et du mode 0, 1 et 2. Dans la mesure où j'ai ce jeu sur mon émulateur, cette découverte n'eut rien de retrouvailles déchirantes, mais c'est tout de même incroyable, la nostalgie que continuent à générer les vieux jeux vidéos.

Un peu comme la poupée de chiffons qui laisse plus de latitude à l'imagination du gosse qui joue avec, qu'une figurine ultra-réaliste qui parle, marche, danse, tire au fusil et fait le café pour toute la famille, ces vieux jeux, courts, limités, aux graphismes minimalistes, étaient des machines à rêver. Tu es dans un couloir, dans Omeyad, ou au sommet d'une colline dans Oxphar, ou dans une taverne dans Iron Lord, tu ne peux pas ouvrir toutes les portes, ni descendre vers le village que tu vois au loin (quelques pixels vagues sur un écran), ni aller parler aux clients de la taverne, et là, forcément, ton imagination commence à fonctionner.

Faire mon propre petit jeu à la Secte Noire est un vieux fantasme. En dessinant un décor dans Paint, j'ai eu l'idée de rajouter un petit bonhomme au fond, avec les yeux rouges. En me disant qu'il n'aurait strictement aucun rôle dans l'action mais que sa présence serait intrigante, ferait rêver. Tout comme un montagne, dont on ne verrait pas ce qu'elle cache.

Note du 21 mars 2018 :

Les jeux de 1995, 2000, 2005, et bientôt 2010, génèrent et généreront autant de nostalgie que les jeux CPC. Il n'y a qu'à voir les soupirs que nous, que me font pousser les Daggerfall, Morrowind, Gothic 2... Tout cela tient naturellement à des facteurs biographiques, à la nostalgie de l'adolescence, quelle que soit l'époque à laquelle on l'a vécue. Néanmoins, les vieux jeux ont plus tendance, par leurs limitations, à proposer des portes qu'on ne peut pas ouvrir et des montagnes infranchissables dont on se demande bien ce qu'elles cachent, et cela fait leur force, leur charme : l'imagination et l'émerveillement ont besoin de mystère, de questions sans réponse.